Juillet 1993

DESERTS D'AVENTURES

Pour la traversée de la Bolivie, nous choisissons des pistes très peu fréquentées. Nous entrons par le col de Tambo Quemado (4678 m) situé au nord ouest du pays. La piste internationale complètement défoncée, nous laisse entrevoir l'état des pistes secondaires. Nous descendons plus vite que les camions qui assurent le transport import du Chili à la Bolivie. Nous quittons cette voie principale pour prendre la direction du sud et en particulier la région des Llipez.En une semaine, nous parcourons le désert nord de la Bolivie. Les pampas se succèdent. Plateaux de sable où pousse une maigre végétation composée d'arbrisseaux épineux et de touffes d'ichu. Lamas, alpagas vivent sur ces terres inhospitalières. Nous subissons pendant deux jours une tempête de sable qui nous oblige à pousser le vélo à travers les dunes pendant plusieurs kilomètres. C'est avec soulagement que nous arrivons dans les villages fantômes balayés par les bourrasques de sable. Plus de dix centimètres recouvrent les ruelles. Personne dehors, le vent redouble de violence. Soudain, nous voyons passer une ombre dans la tourmente que nous suivons pour quémander un gîte. Surprise de nous voir en ces lieux, une autochtone nous offre sans hésitation l'hospitalité. Toute bouleversée, elle nous dit : "mais pourquoi voyagez-vous par un temps pareil? Faites-vous pénitence?" Sur ce, elle s'empresse de nous faire un café accompagné de biscuits. Le lendemain, nous sommes accueillis par une famille dont le père et le fils n'ont rien d'autre à faire que de se saouler pour passer le temps!! Leur état d'ébriété ne diminue pas pour autant leur sympathique accueil.Dans ces contrées, les gens vivent essentiellement d'élevage et cultivent, sur les collines, un peu de quinoa et de pommes de terre. La contrebande avec le Chili leur amène un complément vital.D'autre obstacles ralentissent notre progression. Nous devons en effet traverser le rio Lauca, complètement gelé, à plusieurs reprises. Dans ce cas là, il faut briser la glace et sonder la profondeur de l'eau lors d'un premier passage sans le vélo. Le meilleur endroit repéré, nous portons ou poussons le vélo à travers une banquise de deux centimèrtres d'épaisseur. Quand une telle opération s'effectue en milieu de journée, les rayons d'Inti (soleil) nous réchauffent vite. Par contre, à neuf heures, il faut un certain temps pour que la circulation sanguine redevienne normale!! Nous sautons à pieds joints comme des kangourous pendant plusieurs minutes avant de repartir.La traversée d'autres déserts peu ordinaires, comme les salars de Coipasa et d'Uyuni (déserts de sel) est notre prochain objectif. Si pendant la saison des pluies, ces vastes étendues de christaux de sel, recouvertes de dix centimètres d'eau, demeurent impraticables à tous véhicules. En hiver, par contre, après évaporation, la dureté du sol permet une circulation normale et facile. Les habitants de Villa Vitalina nous donnent des repères pour rejoindre la piste terrestre à l'opposée du salar de Coipasa. Ce parcours de 35 kms nous donne un aperçu de ce que nous allons vivre sur le plus grand salar du monde. Le salar d'Uyuni représente 10.000 kms2. Nous choisissons bien entendu de le traverser sur sa plus grande longueur entre Llica et Calchani, soit 150 kms. Cette surface immaculée d'une éclatante blancheur, nous oblige à nous protéger de la réverbération, des pieds à la tête.A midi, nous constatons une température de 37° au soleil, par contre, à l'ombre d'une sacoche, le mercure affiche seulement 2°!! Pour faire durer le plaisir, nous décidons d'effectuer ce trajet en deux jours. Nous passons une nuit sur une île au milieu du salar.On nous prédisait un parcours périlleux avec un gros risque de se perdre. Hors, à aucun moment, celui-ci ne fût ressenti. Aidés de la boussole, des traces de véhicules et des points de repères (montagnes), il n'y a pas de danger à réaliser une telle expérience.Autre région désertique, la cordillère des Llipez nous réserve bien des surprises. En bordure du Chili et de l'Argentine, son accès est difficile. D'après les renseignements obtenus à Yuhyuni, il s'avère qu'il nous faut plus de quinze jours d'autonomie alimentaire.A Chiguana, nous profitons du passage d'un camion pour nous rendre à la laguna Colorada, réduisant ainsi de moitié nos besoins en vivres. C'est un désert volcanique de roche et de sable que nous traversons sur plus de 250 kms. Les plus beaux paysages de Bolivie défilent sous nos yeux. Les montagnes semblent être peintes par une main d'artiste. De l'ocre au marron, du vert au rouge, du blanc au violet ou au gris en passant par toutes leurs nuances, l'harmonie et la diversité des couleurs forment des paysages d'une extraordinaire beauté. Dans ce décor féerique, s'ajoutent d'autres joyaux naturels comme les lagunes colorées. Si la laguna verde à des teintes que l'on retrouve dans les lacs de montagnes européens, en revanche, la laguna colorada est unique. Dès que le vent souffle, elle se pare de rouge, d'orange ou de grenat, selon la position du soleil. De plus, le vorax (minéral), de couleur blanc, contraste merveilleusement. La particularité d'autres lagunes se note par la présence de flamands roses aux ailes ourlées de noir. Dans une combe, appelée Sol de Manana, jaillissent des jets de gaz et bouillonnent des marmites du diable aux odeurs de soufre. Au petit matin, à plus de 4 800 m d'altitude, l'activité très intense nous projette sur la planète de Jules Verne.Située entre 4 200 et 5 000 m d'altitude, cette région réputée la plus froide de Bolivie, nous a offert une balade des plus fabuleuses bien que difficile physiquement. Les vents violents et nuits glaciales (-4° sous la tente et -15° dehors) nous ont éprouvé aussi. D'autres touristes choisissent une formule plus "cool". Les 4X4 des tours opérators d'Uyuni les amènent sans la moindre fatigue dans cette contrée. Le délaissement touristique du Pérou fait le bonheur des agences florissantes boliviennes.A Ollague (3 700 m), petit village frontalier, nous décidons de gravir le volcan Ollague qui culmine à près de 6 000 m et d'où s'échappe des fumerolles. Nos vélos délestés des bagages, nous partons à six heures, de nuit, par une température polaire. Dommage que la Bolivie et le Chili ne produise pas le pastis, car nous avions les glaçons dans nos bidons au bout de quelques minutes!!!Nous suivons pendant 20 kms une ancienne piste d'exploitation minière. Puis, vers 5 000 m, nos vélos étant inutiles pour l'assaut final, nous continuons à pied. Au sommet, à 5 600 m, nous approchons les fumerolles aux odeurs sulfureuses à moins de cent mètres. Nous découvrons aussi un paysage époustouflant. Aux alentours, les volcans et les salars s'étendent à perte de vue. Nous récupérons nos vélos deux heures plus tard pour une descente technique.Anecdote :Une fois tous les trois mois, la tonte s'avère nécessaire. Aussi à Uyuni, nous allons au mercado local où l'on trouve tous les artisans exerçant dans de petites boutiques de planches. Tout surpris de coiffer deux "gringitos", notre coiffeur a bien failli tondre Daniel par exès de zèle!! Il répétait inlassablement : Francia, Francia, Francia!!! Apparemment, à l'aube de sa retraite, nous fumes certainement les seuls étrangers de sa carrière. Les insulaires qui passaient par là semblaient eux aussi, tous étonnés de nous voir en ces lieux.

Le 8 août à Calama, nous avons effectué 8 700 kms, franchi 64 cols et cumulé une dénivelée de 93 000 mètres.